La parfumerie dans tous ses styles

Matières naturelles et molécules de synthèse : le faux débat

Flacon de He is Fish, eau de parfum House of Atropa

Un parfum n'est ni meilleur ni plus sûr parce qu'il est naturel. Presque tous les parfums associent des matières extraites de plantes et des molécules créées en laboratoire, et ce mélange existe depuis plus d'un siècle. Pour celui qui le porte, ce qui compte est la formule et la manière dont elle se comporte sur sa peau.

Ce que recouvre le mot naturel en parfumerie

Une matière naturelle est tirée directement d'une plante, d'une résine ou d'un bois. Le parfumeur en utilise plusieurs formes, selon la méthode d'extraction.

  • L'huile essentielle est obtenue par distillation à la vapeur d'eau : lavande, vétiver, santal, oud. Les agrumes font exception, on presse leur écorce à froid.
  • L'absolue vient d'une extraction par solvant. On obtient d'abord une concrète, une pâte cireuse, que l'on lave à l'alcool. C'est la forme courante pour le jasmin, la vanille ou l'iris.
  • L'extrait au CO2 utilise du gaz carbonique sous pression comme solvant. Il donne une odeur souvent proche de la matière fraîche.
  • La teinture consiste à faire macérer la matière dans l'alcool pendant des semaines ou des mois.

Notre article sur l'extraction des matières premières détaille chacune de ces techniques. Entre le naturel et la synthèse se trouve une troisième catégorie, l'isolat. C'est une molécule séparée d'une huile naturelle, comme l'eugénol, qui donne au clou de girofle son odeur, ou le sclaréol, tiré de la sauge sclarée. L'isolat vient d'une plante, mais il ne sent plus comme elle : on n'en garde qu'une seule facette.

Les molécules de synthèse, une histoire qui commence au XIXe siècle

Les chimistes ont appris à reproduire, puis à inventer, des molécules odorantes dès la seconde moitié du XIXe siècle. La coumarine, qui donne son odeur de foin et d'amande à la fève tonka, est synthétisée par le chimiste anglais William Perkin en 1868. En 1882, Paul Parquet l'utilise dans Fougère Royale, pour Houbigant. C'est le parfum que l'on cite le plus souvent comme le premier à employer une molécule de synthèse. En 1874, Ferdinand Tiemann et Wilhelm Haarmann publient la synthèse de la vanilline, la principale molécule odorante de la gousse de vanille.

Le XXe siècle ajoute des matières qui n'existaient pas dans la nature sous une forme exploitable. Quelques exemples que l'on retrouve aujourd'hui dans beaucoup de parfums :

  • l'hédione, dont Firmenich publie la synthèse en 1962 après des recherches d'Edouard Demole sur le jasmin. Edmond Roudnitska l'emploie dans Eau Sauvage de Dior en 1966. Elle apporte un effet floral, transparent et lumineux ;
  • la calone, créée en 1966 dans les laboratoires de Pfizer. Son odeur de bord de mer et de melon a porté la vague des parfums marins des années 1990 ;
  • l'Iso E Super, mis au point par IFF en 1973, un boisé sec et velouté qui donne du volume à une formule ;
  • l'ambroxan, obtenu à partir du sclaréol de la sauge sclarée, qui reproduit l'odeur chaude et minérale de l'ambre gris sans recourir au cachalot. Notre article sur l'ambre gris raconte cette substitution.

Les muscs blancs, présents dans une grande partie des parfums actuels, sont eux aussi des molécules de synthèse. Notre article sur le musc retrace leur histoire depuis le musc animal.

Pourquoi un parfumeur a besoin des deux

Les odeurs que la nature ne livre pas

Certaines fleurs ne donnent aucun extrait exploitable. Le muguet en est l'exemple le plus connu : ses fleurs sont trop petites et trop fragiles, et le rendement trop faible. Tout parfum au muguet repose donc sur une reconstitution. Il en va de même pour les odeurs qui ne viennent pas d'une plante : la mer, une peau chaude, la pierre, le linge. On les construit par un accord, un assemblage de matières qui produit une impression nouvelle.

La régularité d'une matière à l'autre

Une huile naturelle varie selon la récolte, le sol, la météo et la distillation. Pour une maison qui produit en petites séries, c'est une richesse. Pour un parfum qui doit sentir pareil pendant vingt ans, c'est une difficulté. Une molécule de synthèse est identique d'un lot à l'autre. Elle sert souvent de charpente, autour de laquelle les matières naturelles apportent leur relief.

Les espèces protégées

Le musc du chevrotain porte-musc, l'ambre gris et certains bois comme le santal de Mysore ont été surexploités ou sont devenus très rares. La synthèse permet de garder leur odeur dans les parfums sans peser sur ces ressources.

Naturel ne veut pas dire sans risque

Les matières naturelles contiennent de nombreuses molécules, dont certaines sont des allergènes connus. Le limonène des agrumes, le linalol de la lavande ou l'eugénol du clou de girofle figurent parmi les substances que le règlement cosmétique européen oblige à signaler sur l'étiquette au delà d'un certain seuil. Une huile essentielle pure peut irriter davantage qu'une formule équilibrée.

Le cas de la mousse de chêne est parlant. Ce lichen, pilier des parfums chyprés, contient de l'atranol et du chloroatranol, deux allergènes responsables d'un grand nombre d'allergies de contact. Le règlement européen 2017/1410 les a interdits dans les cosmétiques. Les extraits de mousse employés aujourd'hui sont traités pour en réduire la teneur.

L'inverse est vrai aussi : une molécule de synthèse n'est pas sûre par principe. Le Lilial, longtemps utilisé pour les accords de muguet, est interdit dans les cosmétiques vendus dans l'Union européenne depuis le 1er mars 2022, après son classement comme toxique pour la reproduction. La sécurité d'une matière s'évalue molécule par molécule et dose par dose, quelle que soit son origine. Les normes de l'IFRA, l'association internationale de l'industrie du parfum, fixent ces doses par type de produit.

Ce que montrent les parfums du catalogue

Les maisons de Passion Parfum couvrent toute la gamme, du parfum presque entièrement naturel à l'accord qui ne peut exister qu'en laboratoire. Les notes citées sont celles de nos fiches.

Sayat Nova, de Bortnikoff, représente le pôle naturel. La maison annonce de 95 à 100 % d'ingrédients naturels et distille elle-même une grande partie de ses huiles, comme le raconte notre présentation de Bortnikoff. Abricot et narcisse en tête, rhum et vanille au cœur, puis trois ouds, du Laos, du Bengale et de Trat, sur de la mousse de chêne. La fiche du parfum note que ses ingrédients naturels font apparaître des nuances différentes à chaque application. C'est la contrepartie normale de ce choix. Les autres parfums de la maison sont réunis dans la collection Bortnikoff.

Bourbon Vanilla, de Shaman Perfumery, montre qu'une même matière naturelle a plusieurs visages. Le cœur associe une absolue et une teinture de vanille Bourbon, avec le labdanum et le baume du Pérou. Safran, anis et héliotrope ouvrent le parfum, santal, cèdre, gaïac et ambre le ferment. La maison emploie souvent sa matière principale sous deux formes à la fois, ce qui la rend très lisible sur la peau.

He is Fish, de House of Atropa, mêle franchement les deux mondes. Sa tête de calone, d'ozone, de poire et de sel est construite sur une molécule de synthèse. Son cœur repose sur une absolue d'iris et une absolue de violette, son fond sur une absolue d'algue et une mousse marine. La maison n'utilise aucun composant animal naturel, et la fiche indique un parfum vegan. She is Cat, de la même maison, reprend la calone en tête avec la pêche, la fraise, la cerise et le sel, puis des accords de lait et de coton sur un fond d'oud et de cachemire. La collection House of Atropa réunit les autres créations.

Palissandro Platinum N°Mys-03, de MysNyx, part d'une matière qui n'a pas d'odeur : le marbre. Poivre noir et baie de genièvre en tête, un accord marbre au cœur, des cendres en fond. Aucune distillation ne donne l'odeur d'une pierre. Le parfumeur la suggère par un assemblage. Real Skin N°Mys-01 applique la même idée à la peau : un accord peau avec l'écorce de cannelle, entre une tête de safran et un fond de goudron, de fumée et de fève tonka. Notre présentation de MysNyx décrit cette écriture.

Voice From The Sky, de la maison du même nom, montre l'équilibre le plus courant. Les aldéhydes de tête, produits par synthèse, donnent un effet pétillant et un peu savonneux. Ils ouvrent sur un cœur naturel d'encens d'Oman et de labdanum, puis sur un fond d'oud, de santal, de vétiver, de patchouli et d'ambre, arrondi par un musc blanc.

Comment choisir sans se laisser guider par l'étiquette

La mention « naturel » renseigne sur l'origine des matières, pas sur la qualité du parfum ni sur la façon dont votre peau le tolère. Quelques repères aident à juger.

  • Les parfums très naturels évoluent davantage d'une application à l'autre et d'une peau à l'autre. Certains apprécient ce caractère vivant, d'autres préfèrent un parfum stable.
  • Les agrumes et les notes vertes naturelles s'évaporent vite. Les bois, les résines et l'oud naturels tiennent en revanche très longtemps.
  • Les odeurs abstraites, marines, minérales ou de peau supposent presque toujours des molécules de synthèse. Si ces registres vous attirent, la question de l'origine ne se pose pas vraiment.
  • En cas de peau réactive, la liste des allergènes sur l'emballage est plus utile que la proportion de naturel.

Le plus fiable reste d'essayer le parfum sur la peau et de le juger après plusieurs heures.

Questions fréquentes

Un parfum naturel est-il meilleur pour la peau ?

Pas forcément. Les huiles essentielles contiennent des allergènes naturels comme le limonène, le linalol ou l'eugénol, que la loi européenne oblige à déclarer au delà d'un seuil. Une personne sensible peut mieux supporter un parfum en grande partie synthétique qu'un parfum très riche en huiles essentielles.

Les molécules de synthèse sont-elles dangereuses ?

Elles sont évaluées une à une, comme les matières naturelles. Certaines ont été restreintes ou interdites, comme le Lilial dans l'Union européenne en 2022. Celles qui restent autorisées sont utilisées dans les limites fixées par la réglementation et par les normes de l'IFRA.

Pourquoi le muguet est-il toujours reconstitué ?

Ses fleurs ne livrent pas d'extrait en quantité exploitable. Les parfumeurs reconstituent donc son odeur à partir de plusieurs molécules. C'est aussi le cas d'autres fleurs dites muettes, et de toutes les odeurs qui ne viennent pas d'une plante.

Comment savoir si un parfum contient surtout des matières naturelles ?

La liste d'ingrédients ne détaille pas la formule : le parfum y apparaît sous le mot « parfum », suivi des allergènes. Seule la maison peut dire quelle part de naturel elle utilise, comme Bortnikoff, qui annonce de 95 à 100 %. En l'absence d'information, mieux vaut ne rien supposer.

Un parfum naturel tient-il moins longtemps ?

Cela dépend des matières, pas de leur origine. Un parfum naturel fondé sur des agrumes disparaît vite, alors qu'un parfum naturel riche en oud, en santal ou en résines peut durer toute la journée. La concentration et la peau jouent un rôle aussi important.

Pour aller plus loin sur la composition et la structure d'un parfum, la page Comprendre le parfum réunit tous nos articles sur le sujet. Chaque parfum cité existe en échantillon de 2 ml, présenté sur notre page échantillons, pour comparer sur votre peau un parfum très naturel et un parfum construit sur des molécules.